sélection du moment

 

« Penser que le ciel commence à hauteur des semelles »

Fabienne Yvert

 

LITTERATURE :

neige noire

Luigi Di Ruscio, La neige noire d’Oslo, Anacharsis, 18 €

Prose volcanique

Dans le petit appartement d’une banlieue ouvrière d’Oslo, puisant dans un quotidien où plus personne ne parle sa langue maternelle, ni à l’usine ni en famille, Luigi Di Ruscio a écrit le monde quarante ans durant.

Ouvrier métallurgiste à Oslo, il travailla dans une fabrique de clous sans cesser d’écrire en parallèle deux œuvres, une de prose, l’autre de poésie. En 2010, il donna cette Neige noire d’Oslo, dans laquelle il mêle librement le roman, l’autobiographie, la poésie : « Comment se fier à des témoins oculaires qui affirment avoir vu de magnifiques couchers de soleil quand on sait pertinemment que le soleil ne se couche pas, c’est nous qui crépusculons constamment. »

Perpétuellement drôle, Di Ruscio s’émancipe de tout avec joie, et étrille les conventions du langage dans un élan de créativité furibonde, renverse les hiérarchies, bouscule la religion, la politique, la famille, le couple et le sexe, fusionnant l’écriture et la vie. Sa langue, rétive aux carcans de toutes sortes est irrévérencieuse, caustique, drôle et incisive. Une lave qui combine impressions et visions, constats et névroses.

amour après

Marceline Loridan-Ivens, L’amour après, Grasset, 16 €

« L’important, c’est d’avoir de l’air, alors tout peut commencer »

Marceline Loridan-Ivens, 89 ans, cinéaste, déportée à 15 ans à Auschwitz, signe avec Judith Perrignon, « L’amour après », un livre dans lequel elle ouvre « sa valise d’amour », pleine des souvenirs épistolaires de toutes sortes, lettres, notes, petits mots, que les hommes de sa vie lui ont adressés. Un livre sensuel, écrit dans une langue d’une jeunesse éclatante.

On regrette le bandeau tapageur mis par l’éditeur sur ce livre, mettant en exergue la déportation de Marceline Loridan-Ivens. Aimer après… Il s’agit d’aimer après un trauma. On se dit presque, quel qu’il soit. Il n’y a pas de petit ou de grand trauma, mais des souffrances toujours terribles.

Marceline Loridan-Ivens ne s’appesantit justement jamais sur l’épisode concentrationnaire. Elle écrit avant tout le Paris des années 50, l’Histoire en train de se faire, l’Algérie, le FLN, la liberté des femmes, la recherche de quelque chose, le désir. Elle évoque Perec, Jean Rouch et Simone Veil : « En politique, nous n’étions pas du même bord, mais qu’est-ce un bord, sinon une rive d’où l’on écoute et interprète le bruit du monde ? » On suit à travers ses évocations la trajectoire d’une femme qui a désiré être libre et qui du haut de ses 89 ans, semble y être parvenu… Il faut au moins une vie pour cela.

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Marc Biancarelli, Massacre des Innocents, Actes Sud, 21 €

Face à l’extrême, quand devenons-nous des résistants, et, à l’inverse, qu’est-ce qui fait de nous des êtres déchus ?

En 1629, le Batavia, un trois-mâts hollandais, fait route vers les Indes néerlandaises. A son bord, plus de trois cent personnes. D’innombrables soldats et marins, mais également des hommes et des femmes de toutes conditions, désireux de s’installer dans les colonies.
Le 3 juin, pris dans une tempête, le navire fait naufrage et les survivants parviennent à atteindre l’archipel des Abrolhos de Houtman, au large de l’Australie.
Les conflits qui vont naître tandis que chacun, sur l’île, va tenter de jouer sa carte, et de s’imposer à la communauté, vont aboutir à l’un des massacres les plus marquants du XVIIème siècle.

Cette histoire est au cœur du dernier roman de Marc Biancarelli. On retrouve dans ce roman les thématiques qui irriguent l’œuvre de cet écrivain : l’isolement insulaire et ses effets, parfois dévastateurs, sur une société. La co-existence de groupes qui ne se constituent qu’en réaction, et jamais dans le but de construire quelque chose. Et bien sûr la violence, animale, qui se déchaîne avec jubilation chez certains d’entre nous dès lors que les circonstances y sont propices.

Ce qui frappe à la lecture de Massacre des Innocents, c’est notamment la langue. Dans Orphelins de Dieu, déjà, Biancarelli avait adapté son style, pour coller au plus près à l’ambiance de son western crépusculaire. Ici, sa langue s’enrichit encore. Certaines scènes, par leur densité, riche de mille couleurs et odeurs, évoquent les visions dantesques de certains tableaux de Jérôme Bosch.

Avec Massacre des Innocents, Marc Biancarelli offre un roman d’aventures épique et foisonnant, échevelé et tragique, qui une fois de plus, plonge aux racines du mal. Et qui, une fois de plus, nous renvoie une image de nous qu’on préfèrerait garder enfouie.

POÉSIE :

Esther Tellerman, Le Troisième, Éditions Unes, 18 €

A peine avais-je

effleuré

   ta forme    à peine

franchi

   ton odeur

pourrions-nous

sans nous    nous

faire    verbe

ouvrir les océans

nous donner des

secondes    encore

couche après couche

éliminer les guerres

une fois    deux fois

   fendre

   les cercles

être assez aveugles

   pour devenir ?

Et par ici, à entendre :

https://www.franceculture.fr/emissions/ca-rime-quoi/esther-tellermann-pour-le-troisieme-aux-editions-unes

SCIENCES HUMAINES :

Gaspar d’Allens, Andrea Fuori, Bure, la bataille du nucléaire, Le Seuil / Reporterre, 12€

« Ce livre n’est pas une contre-expertise sur la gestion des déchets radioactifs, mais le récit singulier des conséquences sociales et territoriales d’un projet visant à les enfouir. »

Le projet s’appelle « Cigéo ». Il est piloté par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) et il s’agit d’un sarcophage en béton creusé dans 265 kilomètres de galeries taillées à même l’argile pour stocker les déchets radioactifs. Un site présenté comme un « laboratoire » dont l’écologiste Dominique Voynet, ministre de l’Evironnement du gouvernement Jospin, signe en 1999 le décret d’autorisation de sa construction.

A la lecture des premiers chapitres, la consternation est immense devant le cynisme étatique, l’aménagement et l’achat des consciences, le lissage sémantique, la corruption légale et le clientélisme institutionnalisé au profit de ce projet. On se dit : Putain… On ne peut s’empêcher d’être aussi grossier que les logiques à l’œuvre. Grossières.

On poursuit la lecture, et puis… Et puis des hommes et des femmes pour faire dérailler les logiques, réécrire l’avenir, relever la tête. Dire non. Et non sans mal. Pendant des années, des actions ponctuelles passées sous silence, des cris dans le désert, mais une opiniâtreté et une intuition : que la résistance a besoin de s’ancrer, de s’incarner dans un lieu, un endroit pour se rencontrer, faire corps.

Ce sera d’abord une bâtisse rénovée et pensée comme une « base logistique pour des actions anti-nucléaires ». Puis la forêt, l’occupation de la forêt, puisqu’en juin 2016, les machines de l’Andra commencent à déraciner et à abattre illégalement des centaines d’arbres dans le bois Lejuc.

« Bure, la bataille du nucléaire » se termine sur le récit de ces hommes et de ces femmes qui ont choisi d’inventer et d’expérimenter autre chose, comme à Notre-Dame-des-Landes ou au Larzac à une autre époque. Avec ce constat, que le fait de s’opposer fermement à quelque chose leur permet de retrouver présence et prise sur un réel pensé et perçu comme absolu.

« Mais tout reste précaire, en suspens. Ce qui menace, ce n’est pas seulement l’omniprésence policière et les risques d’expulsion. C’est nous-même. Les embrouilles, nos blessures intimes, nos addictions, nos peurs… Notre époque est traversée par le paradoxe d’un immense besoin de communauté, doublé d’un analphabétisme à vivre ensemble. Bure en est un cours élémentaire »

 

 

Mona Chollet, Beauté fatale, La Découverte, 10 €

« Sans qu’on y prenne garde, notre vision de la féminité se réduit de plus en plus à une poignée de clichés mièvres et conformistes. »

Le quatrième livre de Mona Chollet, Beauté fatale – Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, a le mérite premier de rendre visible une aliénation des plus coriaces, tant elle est présente partout et nulle part en même temps. Qu’y a-t-il de mal à vouloir être belle ? À partir de cette interrogation faussement naïve, l’auteure cherche à distinguer le désir de beauté de sa récupération par une logique sexiste et par la société de consommation.

Plus qu’une critique du désir de beauté, ce livre est une vaste enquête sur les lieux de pouvoirs où mode et beauté se rencontrent. Il sera question des corps des femmes et des formes de domination spécifiques qu’elles subissent, bien sûr, mais pas seulement. Mona Chollet inscrit ces dominations dans une lecture critique de la société marchande contemporaine et des dynamiques consuméristes dans lesquelles nous sommes plongés. Rien de neuf sous le soleil me direz-vous. Et pourtant, certaines pages, notamment celles consacrées à notre rapport aux corps sont particulièrement lumineuses et perspicaces.

« Non, décidément, il n’y a pas de mal à vouloir être belle . Mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être. »

On-acheve-bien-les-eleveurs

On achève bien les éleveurs, ouvrage coordonné par Aude Vidal, illustré par Guillaume Trouillard, L’échappée, 24 €

Questions et choix de société

À l’origine de ce livre, le dessinateur Guillaume Trouillard. Loin de se contenter d’illustrer les entretiens qui sont ici retranscrits et mis en forme, il a ouvert les premières pistes de ce qui est devenu On achève bien les éleveurs. C’est lui que la lecture de La Liberté dans le coma, ouvrage du groupe Marcuse, a convaincu de la nécessité d’aborder la question du puçage des bêtes, du contrôle et plus globalement de l’administration du métier d’éleveur… et des résistances à cette lame de fond.

On achève bien les éleveurs ne se contente pas de dénoncer les dérives de l’industrialisation de l’élevage. Ce livre interroge la disparition des paysans et de leurs pratiques, le puçage des animaux et l’arrivée à la ferme de l’informatique et d’une technocratie amplifiée par les nouveaux moyens technologiques. Éleveurs et chercheurs expliquent ici les mécanismes de tarissement de la diversité animale d’élevage, ceux de l’administration mettant sous contrôle la profession d’éleveurs. Ils rendent également compte de cette pratique ancestrale qu’est la relation homme-animal, examinent les dérives de l’agriculture, exposent des pistes, des alternatives possibles et viennent par là-même questionner nos comportements de consommateurs.

« On achève bien les éleveurs »… Oui. Et pour ne pas achever notre monde, la prise de conscience de ce qui est en jeu dans ces processus et les luttes à mener, entre paysans et avec les consommateurs, sont les premières étapes d’un changement social radical.

 

JEUNESSE :

Manuel Marsol (texte et illustrations), Carmen Chica (texte), La montagne, Éditions Les fourmis rouges, 18€90

Ça y est, il a basculé du côté du merveilleux !

Un homme sort de son camion et s’arrête pour ce qu’on devine être « une envie pressante ». Il entre dans une forêt des plus banales, semble se perdre bêtement, et commence alors pour le lecteur un voyage merveilleux.

Réel et imaginaire se mêlent subtilement et l’on est éblouis de voir un personnage facétieux apparaître et disparaître dans l’image, accompagnant avec tendresse le routier déboussolé et inconscient de ce qu’il est en train de traverser. La balade de cet homme sur la montagne, parmi les arbres, devient une sorte de communion intime entre le monde des humains, celui de la nature et celui des esprits. Plus rien ne nous étonne, ni la métamorphose de l’homme, ni les changements de taille du petit monstre sympathique, ni ce paysage devenu personnage à part entière.

Jubilation extrême !

rien

Janne Teller, Rien, Les Grandes Personnes, 13€50

« La signification. Vous ne nous l’avez pas apprise. Alors on l’a trouvée tout seul. »

Le jour de la rentrée, Pierre Anthon, élève de 4e, annonce avant de quitter l’école, qu’il a compris que la vie n’a pas de sens, « parce que tout commence pour finir ». Ses copains de classe, perturbés, décident de lui prouver qu’il a tort en constituant un « mont de signification ». Chacun devra y déposer quelque chose qui en a, justement, de la signification. Tout y passe crescendo : les jolies sandales vertes, la croix du Christ, le cercueil du petit frère, la virginité de Sophie. Tous font un sacrifice demandé par les autres. Mais à ce jeu, la surenchère va bientôt gagner les esprits, jusqu’à l’irréparable.

Un libraire me disait avoir vu des adolescents partir avec ce roman et revenir ensuite à la librairie pour l’offrir à certains de leurs amis. C’est dire si ce roman « parle » et résonne avec des questionnements que souvent, devenus adultes, nous avons soigneusement rangé. Et le lire adulte, c’est se rappeler qu’on aurait tellement aimé lire cela adolescent… On se serait senti moins seul.

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