sélection mensuelle

Bonjour à tous,

Ca y est, la voilà la rentrée qui pointe le bout de son nez.
L’été a été splendide. Vous avez été nombreux à découvrir la librairie, à remarquer les choix proposés, les livres mis en avant. Certains ont même évoqué une certaine exigence. Oui.
Si elle a une certaine exigence, c’est parce que la librairie Plùm tient en haute estime la littérature, la recherche et la création.
Elle croit que les livres peuvent sauver le monde.
Elle cherche, voracement, éperdument, la beauté et le sens ; comme d’autres cherchent des trésors ou de l’or.
Et vous savez quoi, elle en a encore trouvé !

Le rendez-vous à ne pas manquer :

Dimanche 10 septembre à 18h – Lecture dessinée de Kodhja

par Thomas Scotto et Régis Lejonc

kodhja

Un jeune garçon s’introduit dans la mystérieuse cité de Kodhja pour y rencontrer le Roi qui, seul, saura répondre à ses questions et apaiser ses doutes.

Au fil du labyrinthe de cette ville mouvante et inquiétante, guidé par un enfant malicieux et un brin narquois, il affronte ses peurs, ses colères, ses souvenirs d’enfant et revisite les lieux et émotions qui l’ont construit.
Un très, très grand livre !

Alors que les sociétés occidentales multiplient la segmentation des âges (petite enfance, pré-adolescence, etc) on sait qu’elles ont cessé d’organiser leurs propres rites initiatiques. C’est l’un des rôles, nombreux et cruciaux, que peut tenir, par procuration, la littérature aujourd’hui. Et Kodhja le tient singulièrement… Ce livre offre à son lecteur un récit initiatique dont la densité narrative et la puissance de l’imaginaire en font un futur classique du genre.

15-11_KodhjaIl est des livres qui amusent, qui plaisent, qui distraient. Kodhja est d’une autre trempe : il vous séduit, vous bouleverse puis vous ramène à votre propre parcours. Les planches y allient synthétisme et grande beauté, tout en nourrissant sans cesse un texte d’une grande précision. Ce conte, à l’invention constante, réussit la gageur d’être un somptueux périple empli d’aventure et un incroyable livre d’adieu (d’hommage ?) à l’enfance.

 

Participation libre et nécessaire

 

 

LITTERATURE :

Couverture_20-_20Le_20camp_20des_20autres0Thomas Vinau, Le camp des autres, Alma éditeur, 17 €

Le recours aux forêts

Quand un poète comme Thomas Vinau s’empare de la forme romanesque, il offre ceci, un propos fort servi par une écriture précise, intense et habitée.

Avec Le camp des autres, Thomas Vinau écrit la liberté crue de l’enfance, du monde sauvage et de la récalcitrance. Il dit avoir voulu écrire « la ruade, le refus, le recours aux forêts ». Voilà qui est formidablement réussi.

Gaspard fuit dans la forêt avec son chien. Il a peur, il a froid, il a faim, il court, trébuche, se cache, il est blessé. Un homme le recueille. L’enfant s’en méfie : ce Jean-le-blanc, est-ce un sorcier, un contrebandier ?
Avec lui, et d’autres récalcitrants – ceux de la Caravane à Pépère qui défraya la chronique au début du XXe siècle – Gaspard va découvrir la vie en marchant sur le monde.

Pages minérales, magie du verbe…
A lire absolument !

Miguel Bonnefoy, Sucre noir, Rivages, 19€50Sucre-noir

Authentique trésor littéraire

Plongez au cœur d’une plantation de cannes à sucre des Caraïbes, ajoutez-y un trésor caché trois cents ans plutôt, versez quelques gouttes de rhum, vous obtiendrez la recette littéraire de Sucre Noir, par Miguel Bonnefoy, bonne dégustation !

«Sucre noir» s’ouvre sur l’image fantastique d’un navire naufragé au milieu d’une forêt et qui s’enfonce vers l’abîme, son capitaine refusant de se délester de l’or qui l’alourdit, une vision du dernier naufrage imaginaire du célèbre et sanguinaire flibustier Henry Morgan (1635-1688).

«Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. À tribord, des fruits pendaient entre les cordages. À bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque.
Tout était sec, si bien qu’il ne restait de la mer qu’un peu de sel entre les planches. Il n’y avait pas de vagues, pas de marées. D’aussi loin que s’étendait le regard, on ne voyait que des collines. Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches, et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.»

Le roman démarre trois siècles plus tard, dans le village installé à l’endroit de la disparition du navire, dans cette région agricole où l’on cultive le café, les bananes et la canne à sucre. La légende des trésors perdus du capitaine Henry Morgan perdure et attire les chercheurs d’or sur cette terre, autour de la modeste ferme de la famille Otero qui se trouve là, à l’orée de la forêt.

Ce récit de piraterie où s’entremêlent romance et sauvagerie donne surtout à la plume enchantée de Bonnefoy l’argument pour une fable délicieusement sensuelle et profonde sur le sens du mot « trésor ». Un conte d’amour au réalisme magique digne d’un Garcia Marquez et à la poésie d’un De Luca ou d’un Baricco.
Sublime !

le livre que jeErwan Larher, Le livre que je ne voulais pas écrire, Quidam éditeur, 20 €

Vigoureusement redoutable

« A partir de là, un avant et un après.
A partir de là, j’omets, je falsifie, je mens peut-être, les pronoms n’ont plus rien de personnel. Il faudra vous y faire.
A partir de là, commence une histoire que je ne voulais pas raconter. »

A partir de là, débute pour le lecteur une de ses rares histoires qui font appel aux tripes, au cœur, à la raison, aux larmes et aux sourires, aux envies d’hurler et au final à l’envie intense de serrer fort, les êtres et les chairs, et de tenir ce roman au plus près de soi pour, toujours, revenir à l’essentiel.
A partir de là, débute le roman du 13 novembre, le sien de fan de rock au mauvais endroit au mauvais moment, et le nôtre, le national et l’intime, le personnel et l’irréel.

Le collègue-libraire Jacques Houssay écrit : « Que dire ? Comment le dire ? Dire ce que ce livre n’est pas : ce n’est pas le témoignage d’une victime du Bataclan, ce n’est pas un récit journalistique, ce n’est pas du jus de pathos, ce n’est pas…
Non. Dire ce que la lecture de ce livre peut faire : rire, pleurer, acheter des chaussures et monter le volume encore plus dès qu’on écoute du bon rock.
Mais tout ça n’est pas suffisant. Le livre que je ne voulais pas écrire fait partie de ces ouvrages dont il est impossible de parler en tant que libraire, il oblige à parler en tant que lecteur, dans la nudité et l’intime des nuits où on arrive pas à lâcher un livre parce que le lâcher ce serait lâcher un frère, un soi-même. »
Le texte, à la fois modeste et ambitieux, brille d’abord par sa désarmante honnêteté et sa proximité. Erwan Lahrer réussit à nous faire sentir l’haleine glacée de la terreur à l’œuvre. Son sens de l’humour hisse son livre bien au-dessus de l’urgence de résilience et interroge avec une rare intensité la fragilité de nos existences.

Que dire d’autre ?… Lisez-le, on en reparle.

atlas hommeChristoph Ransmayr, Atlas d’un homme inquiet, Trad. (très bien) de l’allemand (Autriche) par Bernard Kreiss. Le livre de poche, 8.60€

Ecrivain voyageur, Christoph Ransmayr dresse une carte poétique du monde. Du grand art.

Ici, Ransmayr partage un whisky sous la neige avec un ornithologue enregistrant tous les oiseaux croisés sur la Muraille de Chine ; là, il surprend un homme se livrant à un karaoké solitaire du Love in Vain des Rolling Stones en pleine jungle de Sumatra, sous un ciel de geckos hypnotisés ; dans son Autriche natale, il observe un homme sommeillant au bord d’une rivière tandis que des enfants éloignent des taons attirés par la peau offerte du dormeur…
A chaque escale, sa langue, à la fois solide et évocatrice, fige ces instantanés dans son atlas intime, pas aussi « inquiet » que le titre de son livre voudrait le laisser croire.

Avant tout, Christoph Ransmayr est un oeil. Chacun de ses tableaux commence d’ailleurs par ces mots simples : « Je vis… » Echantillon : « Je vis une accordéoniste, une petite Indienne devant une joaillerie, sur le trottoir d’une rue ombreuse de Mexico. » Ou : « Je vis le fils en pleurs du jardinier sur le perron d’un manoir dans le comté irlandais de Cork. » Puis le récit se déploie le temps de quelques pages.
Et, refermant cet Atlas, à son tour, le lecteur se dira sans doute : je vis un écrivain autrichien assis à son bureau de Vienne dresser une carte poétique du monde à l’aide de simples mots…

SCIENCES HUMAINES :

ce_que_peut_lhistoire

Patrick Boucheron, Ce que peut l’histoire, Leçons inaugurales du Collège de France, Fayard, 12 €

A la fois ce qui lui est possible et ce qu’elle est en puissance

« Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience – non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. Étonner la catastrophe, disait Victor Hugo, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture. »

A lire aussi du même auteur la passionnante Histoire mondiale de la France, Seuil, 29 €.

 

comment la terreDavid Abram, Comment la terre s’est tue, La découverte, 24€50

« Etre » au monde

Pourquoi avons-nous perdu tout rapport de réciprocité avec la terre et les non-humains qui la peuplent ? Comment nous sommes-nous soustraits à la réciprocité des sens ?

À l’origine de ce livre particulièrement original, David Abram a reçu un crédit de recherche pour étudier les relations entre magie et médecine. Il s’est intéressé aux chamans et aux sorciers (aborigènes australiens et Navajos, notamment). Le chaman ne vit pas au coeur de sa communauté mais à sa marge. Il est l’intermédiaire, le médiateur, le négociateur entre les humains et tous les non-humains dont ils dépendent : plantes, animaux, climat, forêts, rivières, grottes, montagnes. Il y a donc une dimension écologique – faite d’interdépendances – à l’art chamanique, ignorée par les anthropologues, car il n’y a rien de « surnaturel » dans la manière dont ils conçoivent leur action.
Au cours de cet ouvrage passionnant l’auteur engage une réflexion philosophique qui se rattache à la tradition de la phénoménologie et, en particulier, à Merleau-Ponty.

Le genre de livre dont on peut dire qu’il y a un « avant sa lecture » et un « après sa lecture »…

Dédicace inopinée:

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A vous les amis ; co-équipiers, acolytes, habitué(é)s du Café Plùm, frères et sœurs d’armes, sorcières, poètes et chevaliers – ils se reconnaîtront…
A vous avec qui nous avons parlé un jour à la librairie, à vous qui viendrez.
Une dédicace fraternelle :

Nous sommes les complices
d’une grande et belle évasion
il y a celui qui aime
celui qui lit
celui qui écrit
celui qui rêve
celui qui refuse
celui qui plante
celui qui marche
celui qui joue
celui qui nie
celui qui apprend
celui qui doute
celui qui se moque
celui qui se saoule
celui qui dit non
nous sommes tous les complices
d’une grande et belle évasion
nous creusons des tunnels
nous tressons des cordages
nous prenons des notes
nous rusons nous savons
que les détours sont nécessaires
qu’il faut esquiver l’ordre des choses
qu’au bout il y a dehors
demain
dedans

Thomas Vinau, « Complices », Juste après la pluie, Alma éditeur