Je suis en vie et tu ne m’entends pas

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Comment écrit-on l’innommable, l’inconcevable, l’irrémissible ?
« Que faisons-nous de l’histoire et de ses événements ? »
Comment écrit-on la mémoire qui reflue et la vie, pourtant, malgré tout ?
Comment écrit-on un homme debout ?
Avec des mots.
Avec le caractère définitif des mots écrits.
266 pages. Un paquet de mots.
« Il n’y a jamais assez de mots pour définir les choses. »
Un agencement de mots. Des mots de glace et de feu, « la même brûlure » dit un poète. Des mots sourds, tonitruants, des mots en flots, en rivière, en torrent même, quand la mémoire se fait torrentielle.

Klaus Hirschkuh débarque à la gare de Leipzig en novembre 1945 dans une ville détruite. Le jeune adulte qui marche dans ces décombres est lui-même en morceaux. Il vient de passer quatre ans à Buchenwald. Parce qu’il est homosexuel. A bout de forces, il est une ombre et il marche vers sa famille.
« Famille de sourds, qui posent des questions pour noyer le poisson ou vous planter un couteau dans le dos. Que dis-tu ? Points d’interrogations érigeant de continuels murs. Petites morts familiales en chapelet de lâchetés ou de vacheries. »
Il s’exile en France. « Après Buchenwald être un étranger, c’était être quelque chose et quelqu’un. »
Il y traverse une moitié de siècle.
Debout. A vif. Irrémédiablement vivant.
« De quelle révolte coriace était-il constitué ? »
De celle qui, au seuil de sa vie, lui permet encore de dire : « Comment osez-vous ? ».

Je suis en vie et tu ne m’entends pas est un texte crucial. Un texte pareil à un ciel balafré d’orage et de lumière.
Daniel Arsand salue à la fin de ce livre la mémoire de ces déportés pour homosexualité. Plus aucun d’eux n’est parmi nous aujourd’hui. « Il n’y aura bientôt plus de témoins oculaires de ces temps de peste, et les temps de peste sont sur le point de revenir. » écrit-il en 2016.
Racisme sexuel, préjugés, bêtise et ignorance. L’écheveau des temps de peste.
Sur le point de revenir parait-il…